La culture du silence autour du viol est chose courante en Afrique. On ne communique pas sur le harcèlement sexuel et moral, pourtant, il s’agit de fléaux auxquels la plupart des femmes sont exposées. Plus maintenant. La peur est en train de changer de camp. Après les mouvements #Nopiwouma et #Doyna du Sénégal qui avaient pour but de dénoncer les violences faites aux femmes et libérer un peu plus la parole des victimes d’agressions sexuelles, les actrices conviées au FESPACO se sont appropriées le combat et ont lancé à leur tour le hashtag # pour pointer du doigt les agresseurs sexuels qui règnent en maître dans le monde du cinéma africain.
#Memepaspeur, qu’est-ce que c’est ?

En ce moment, se tient au Burkina Faso, le plus grand festival panafricain du cinéma et de la télévision, le FESPACO. L’actrice d’origine ivoirienne, Nadege Beausson Diagne en a profité pour livrer un témoignage poignant. Elle confie avoir été victime de harcèlement et d’agression sexuelle sur deux tournages en Afrique, il y a 18 ans.
Pourquoi avoir tant attendu ? Nadège confie qu’il lui a fallu tout ce temps pour panser sa cicatrice et réussir enfin à s’exprimer. Elle veut que son expérience puisse permettre de changer les choses, elle veut que ses drames servent à encourager ceux et celles qui ont encore les mots coincés dans leur douleur. C’est autour d’une table ronde sur « La place des femmes dans l’industrie du cinéma africain et de la diaspora », organisée mercredi 27 février au FESPACO que Nadège parle de son traumatisme en ces termes « Dans ma première production, au Burkina Faso, le producteur a fait venir plusieurs grands réalisateurs qui m’ont draguée lourdement (…) Ils m’ont dit qu’ils avaient la clé de ma chambre d’hôtel. Je ne dormais plus ». Tentant d’étouffer ses sanglots, Nadège continue son récit : « Il m’a isolée de l’équipe technique, a interdit à tout le monde de me parler, a coupé certaines de mes scènes au montage, a menacé de bloquer mes billets d’avion… Je le suspecte même d’avoir cherché à m’intoxiquer. Et ce réalisateur, qui n’a jamais été inquiété, est actuellement présent sur le festival…« .
Notons qu’elle n’a voulu citer aucun nom. Ce qui n’est pas le cas de sa consœur, Azata Soro, qui accuse le réalisateur burkinabè Tahirou Tasséré Ouédraogo de l’avoir agressée et défigurée en 2017. Cette cicatrice est omniprésente sur le visage de la jeune femme, mais aussi sur son cœur. À la suite d’un incident sur le tournage du film « Le trône », « il m’a agressée avec un tesson de bouteille. Il m’a déchiré le visage », raconte-t-elle en larmes. Elle affirme qu’avant cela, elle avait été harcelée sexuellement pendant 6 ans par le réalisateur. Ces deux cas ne semblent pas isolés puisque plusieurs professionnelles du cinéma ont aussi pris la parole pour dénoncer les promotions canapés ainsi que les harcèlements constants qu’elles subissent. La comédienne guadeloupéenne, Nathalie Vayrac confie également : « un réalisateur m’a demandé si l’on allait finir par coucher ensemble. Face à mon refus, il m’a dit : si cela ne se passe pas, tu peux oublier toute ta carrière dans le cinéma ». La rencontre qui était censé se limiter à une table ronde est devenu un exutoire pour ces femmes qui se sont longtemps tues. Va-t-on vers un #balancetonporc africain ?
#Memepaspeur, le #Balanceonporc africain ?

Les violences faites aux femmes ainsi que les harcèlements semblent être une constante dans toutes les sociétés. On choisit toujours de se taire soit par peur d’être tourné au ridicule, soit pour préserver son honneur et celle de sa famille. Le # est une première en Afrique dans le sens où, il a dénoncé directement des personnalités du monde du cinéma, ce qui le distingue des mouvements #Metoo ou #Balancetonporc, c’est que ces femmes comptent sur la solidarité des hommes pour aider à éradiquer ce fléau. Elles dénoncent aussi bien les agressions subies par les femmes que par les hommes. L’initiatrice Nadege Beausson Diagne a d’ailleurs tenu à remercier le collectif des « cinéastes non-alignés », hommes et femmes confondus d’avoir organisé la table ronde. Les institutions ainsi que le jury du FESPACO sont invités à « Détrôner le Trône », titre du film de l’un des réalisateurs pointés du doigt. Le mouvement semble donc plus inclusif et moins virulent que le #Balancetonporc ou le #Metoo
Une chose est sûre, c’est que tous ces mouvements sont en train de libérer la parole des victimes et de faire chuter d’éminentes personnalités qui semblaient jusque-là intouchables.
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