Serigne Mbaye est devenu, en mai, le premier député noir de l’Assemblée de Madrid. L’Assemblée représente les habitants de la communauté autonome de Madrid, en Espagne. Et pourtant, il a connu plusieurs vies : pêcheur au Sénégal, vendeur ambulant dans les rues espagnoles et militant anti-raciste. Aujourd’hui, il n’oublie pas son passé et milite pour les droits humains, notamment des vendeurs à la sauvette. Désormais citoyen espagnol, Serigne Mbaye n’oublie pas d’où il vient. Né en 1975 à Kayar, le jeune homme vit une enfance heureuse dans cette ville côtière située à une cinquantaine de kilomètres de Dakar.

Pêcheur au Sénégal
Après le baccalauréat, il arrête les études pour aider financièrement ses proches. Il perpétue la tradition familiale et exerce le métier de pêcheur. Tous les jours, pendant 10 ans, il monte dans sa pirogue et prend la mer à la recherche de poissons pour nourrir sa famille. Mais, au fil des années, la tâche s’avère de plus en plus ardue.
Le manque de ressources et de perspectives le pousse à tenter sa chance en Europe. Un jour de 2006, il prend place dans une pirogue depuis le port sénégalais de Saint-Louis pour rejoindre les Canaries. Cette année-là, la route des côtes ouest-africaines vers l’archipel espagnol connaît un pic : plus de 31 000 migrants débarquent aux Canaries à bord de frêles embarcations. L’année suivante, on ne compte plus que 13 000 arrivées.
Vendeur ambulant à Madrid
Arrivé sur l’île de Ténérife, le Sénégalais de 31 ans est rapidement transféré sur le continent espagnol, à Madrid, où il est hébergé. Sans-papiers, Serigne Mbaye va, à l’instar de nombreux migrants d’Afrique de l’ouest, devenir vendeur ambulant dans la capitale. « Dès le premier jour, je me suis fait arrêter par la police et j’ai passé trois jours en garde à vue. J’ai malgré tout continué à vendre des disques dans les rues car c’était mon seul moyen de subsistance. J’ai été interpellé à plusieurs reprises, parfois trois fois par jour, et j’ai dû payer des amendes », raconte-t-il.

Pendant quatre ans, Serigne Mbaye partage son temps entre la vente à la sauvette, les cours d’espagnol et les formations en tout genre (électricité, hôtellerie, informatique), « pour sortir de la rue et avoir un vrai emploi ». En 2009, il cesse son activité de vendeur ambulant et travaille dans le bâtiment ou dans l’agriculture, toujours de manière illégale.
L’année suivante, le Sénégalais régularise sa situation administrative et obtient rapidement un contrat de travail en tant qu’auxiliaire administratif.
Activiste
Il n’abandonne pas pour autant le combat pour les droits des sans-papiers. Serigne Mbaye reste actif au sein de son association, fondée en 2008 et devenue en 2015 le syndicat Manteros – du nom de la couverture (‘mantera’ en espagnol) que les vendeurs utilisent pour exposer leurs articles sur le trottoir.
En Espagne, pour faire une demande de titre de séjour, il faut pouvoir justifier d’une présence d’au moins trois ans dans le pays et d’un contrat de travail d’un an. Un processus qui relève du parcours du combattant pour ces migrants : ils ne peuvent pas travailler légalement sans document en règle, et ne peuvent obtenir un titre de séjour sans contrat.
Député
Serigne Mbaye milite aussi pour un changement de la politique migratoire espagnole et européenne. Cette Europe, qui selon lui, « assassine la jeunesse africaine ». « Fermer les frontières, ne pas délivrer de visa, piller les ressources des pays africains… tout ça participe aux départs massifs des jeunes et aux morts en mer. Cette relation inégale entre l’Union européenne et l’Afrique saccage le continent », estime-t-il.

Ses engagements en faveur des droits humains (et de l’environnement) font de lui une figure incontournable de la sphère militante madrilène. Rien d’étonnant donc qu’il ait tapé dans l’œil du parti de gauche Podemos aux élections législatives de cette année. Au départ, Serigne Mbaye refuse la proposition, pensant « être bien là où [il est], à savoir dans la rue à dénoncer ce qui ne fonctionne pas », mais il accepte finalement de se présenter après plusieurs relances du parti.
Aujourd’hui, malgré les attaques récurrentes sur sa couleur de peau et son passé migratoire, il ne regrette pas ses choix et assume d’être le fer de lance de la lutte anti-raciste. « Je me suis rendu compte que le travail de député était important, d’autant plus pour une personne comme moi. Il y aura toujours des attaques mais désormais un Noir est dans l’hémicycle. Que les gens m’aiment ou non, ils savent maintenant que je fais partie de la société, qu’il y a une diversité à Madrid et dans le monde. »







